2.c. La folie en peinture



    Pour étudier la représentation de la folie dans l'art, la peinture est un passage obligé. Nombre d'oeuvres picturales, outre le fait de témoigner de tendances artistiques, apportent des renseignements aux historiens sur la société de leur époque. Plus particulièrement, et pour se rapporter à notre sujet, on peut dire que les peintures ayant pour thème la folie, sous quelque forme que ce soit, montrent comment le fou, le personnage hors du commun, était dans chaque cas perçu par ses contemporains.
Nous avons donc choisi quatre peintres, appartenant à des époques différentes, qui nous semblaient par leurs œuvres apporter des éléments de réponse à notre sujet et à notre problématique:
    1.    Jérôme Bosch (XV°s) avec La nef des Fous
    2.    Théodore Géricault (XVIII°s) avec La Monomane de l'envie
    3.    Egon Schiele (XX°s) avec deux autoportraits (dans ce cas il s'agit de la perception d'un névrosé par lui même)
    4.    Francis Bacon (XX°s) avec le tryptique Trois études de figures au pied d'une crucifixion.
   
Quelles sont les différentes représentation et les différents points de vue sur la folie chez les quatres peintres étudiés? Que montrent ces peintures sur la place des malades mentaux à ces différentes époques?



        1. Jérome Bosch, La nef des Fous (vers 1500)

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    La Nef Des Fous de Jérôme Bosch représente un groupe de fous, navigant sur une barque. Ce ne sont pas réellement des malades mentaux mais, des membres du clergé débauchés: il s'agit d'une critique envers le clergé de l'époque. Les péchés dénoncés par le peintre sont principalement la gourmandise et la luxure. Ce tableau contient un nombre important d'objets symboliques afin de signifier la dépravation et la folie, nous n'en analyserons que quelques-uns, par volonté de concision.
    On voit par exemple une nonne et un moine attablés ensemble, jouant de la mandoline et tentant d'attraper un morceau de viande cuit directement avec leur bouche. C'est une scène de fête débauchée extrêmement choquante car les membres du clergé sont censés consacrer leur vie à la Foi. Sur le bord droit de la barque, on distingue également un homme en train de vomir dans l'eau - conséquence sans doute d'un abus d'alcool... La critique passe donc par l'exagération de certains vices qui existaient réellement chez le clergé. Un autre symbole présent dans ce tableau réside dans le fait que cette embarcation n'aie personne qui semble la diriger. Or la tête de hibou que l'on aperçoit dans un arbre, en haut de l'image, est un symbole traditionnel pour la bêtise. La trajectoire de la barque est plus qu'incertaine...
    Selon Wikipédia, La Nef des Fous exprime la même idée que Sébastien Brant, lorsqu'en 1494 il affirme: "Mieux vaut rester laïque que de mal se conduire en étant dans les ordres".

    Ainsi, La Nef des Fous est un rappel à l'ordre pour une société qui traverse une crise religieuse. Elle représente des fous, mais leur représentation n'est pas l'objectif de cette peinture. Leur image est utilisée pour caricaturer les mœurs des hommes d'Église.

        2. Théodore Géricault, La Monomane de l'envie (vers 1821).


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    La Monomane de l'envie de Théodore Géricault est une œuvre appartenant au courant du romantisme. C'est le portrait d'une vieille femme atteinte d'une maladie mentale, la monomanie: une folie qui ne se manifeste que dans une situation précise, sur un seul point de sa personnalité. Ici, il s'agit de l'envie. Elle est prise de tremblements, de convulsions, voire de délire paranoïaque lorsqu'elle ressent de la convoitise. Cette œuvre fait partie d'une série de portraits d'aliénés, peints d'après nature, et dont elle est la plus remarquable de par sa force expressive. Notre analyse de tableau aura pour objectifs, d'une part de montrer comment Géricault a su représenter la folie de manière aussi frappante, et d'autre part d'établir en quoi cette oeuvre est originale et s'inscrit dans le courant pictural du romantisme.

     a. Une représentation expressive de l'aliénation

    En contemplant La Monomane de l'envie, l'observateur comprend instinctivement, sans avoir besoin de connaître le titre, que la vieille femme représentée est atteinte de troubles mentaux.
    Le visage est livide, souligné par la coiffe blanche. Les yeux rougis et exorbités, semblant observer (et, sans doute, convoiter) une chose hors du cadre, vers la gauche, montrent que la malade ne tient pas en place et n'est pas calme. Elle est donc au moment de la représentation, sujette à une crise de monomanie. Les traits du visages sont tordus, notamment la bouche, et l'on devine que ce n'est pas une conséquence de la vieillesse mais bien de la maladie.
    Afin de mettre particulièrement en valeur le visage de la vieille femme, où s'expriment les troubles mentaux dont elle souffre, le reste du tableau est plus sombre. Les couleurs sont peu nuancées: le brun orangé du col souligne la pâleur de la peau et le vert sombre du gilet s'estompe en bas et sur les côtés, pour laisser place au noir qui remplit le fond de l'image. Ainsi, l'observateur qui s'attarde sur ce tableau est comme inconsciemment contraint de fixer l'expression de démence du personnage.

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    b. Originalité de l'œuvre

     On peut considérer La Monomane de l'envie comme un tableau novateur, presque subversif, si on le situe dans son contexte historique: au début du XIX°s, la maladie mentale est une tare, une chose honteuse qu'il convient de cacher. En effet les fous que, comme dans la plupart des cas, leurs familles avaient rejetés, vivaient dans des asiles insalubres où les soins qu'on leur apportait étaient insuffisants et mal adaptés. (Il est même difficile de parler de soins puisque le but de ces asiles était d'abord de cacher et d'isoler les malades de la société.) L'œuvre étudiée est réalisée vers 1820, en collaboration avec deux médecins qui furent à l'origine de la psychiatrie en France. On comprend donc au delà de la recherche graphique, l'intérêt scientifique de ce portrait.
    En outre, La Monomane de l'envie est une œuvre unique dans son approche du Malade en tant que sujet pictural: ni idéalisé, ni caricaturé. La patiente n'est pas peinte dans le but de porter un jugement de valeur sur la maladie mentale, au contraire elle est peinte comme un être humain, sans artifices destinés à masquer ou exagérer la réalité, qui influenceraient la vision de l'observateur. Il s'agit d'une œuvre romantique, en effet elle s'attache à représenter les sentiments d'une personne.


    En somme, La Monomane de l'envie est un tableau admirable et troublant, pour le fait qu'il ose montrer une personne atteinte de folie, de manière authentique et réaliste, à une époque où la science de la psychiatrie en est à ses balbutiements et le Fou, considéré comme une personne méprisable. Il est novateur car il représente un personnage non-conventionnel, de manière conventionnelle. C'est une vision de la folie brute et réelle, sans volonté d'analyse et de jugement.


        3. Deux autoportraits d'Egon Schiele

    Egon Schiele est un peintre du début du XX°S. Réputé pour des tableaux sombres, souvent érotiques, qui ont choqué ses contemporains, il est également l'auteur d'un nombre impressionnant d'autoportraits, où il cherche à exprimer ses troubles intérieurs et ses névroses. Il avait un grand intérêt pour la maladie mentale, c'est-à-dire qu'il se rendait dans des hôpitaux psychiatriques, où il réalisait des crayonnés des malades. Fasciné par les déformations du corps humain, il transpose cet univers de la folie dans des œuvres perturbantes, troublantes, sans jamais laisser le spectateur indifférent.

        http://i182.photobucket.com/albums/x44/fluoxyne/Image5.png?t=1267382023Egon Schiele, Autoportrait au coude droit dressé (1914) Gouache, fusain et aquarelle.

     Ce qui frappe d'abord lorqu'on regarde l'Autoportrait au coude droit dressé d'Egon Schiele, c'est la dureté du trait. La position du corps est déformée pour montrer que son esprit est dérangé. Les trois couleurs présentes sont le blanc, le noir et le brun, qui est plutôt un rouge foncé, et donc une couleur violente. Les yeux présentent un strabisme important, alors qu'Egon Schiele n'en avait pas: c'est pour souligner encore la part de folie de l'artiste, c'est aussi une référence humoristique à son nom de famille ("schielen" signifie "loucher" en allemand). Ce visage est inquiétant car on ne sait pas ce qu'il signifie, l'expression représentée n'existe pas en réalité. Le trait et le choix des couleurs, l'expressions incertaine du visage, le bras déformés, contribuent à apporter au spectateur un sentiment intrigant. La composition est cependant harmonieuse, ce qui montre que Schiele reste dans le cadre des règles de la peinture, afin peut-être de mieux faire passer ses sentiments au spectateur.






        Egon Schiele, Le prophète - Double autoportrait (1911), Huile sur toile.

    Schiele a peint Le prophète en référence à Gustav Klimt: il utilise le même type de textures, de couleurs, et de composition. Ce tableau est un autoportrait original, car il s'y est représenté deux fois, avec deux visages différents. On peut y voir l'expression du dédoublement de personnalité. Ainsi on pense que Schiele était influencé par les idées de Nietzsche, selon lequel "L'artiste moderne [...] n'est plus une personne, tout au plus un Rendez-vous de personnes dont chacune jaillira tour à tour avec une impudique assurance."
    Le personnage de gauche est plus visible et plus reconnaissable, car il est représenté à moitié nu (Il porte une vêtement sur son épaule) avec une peau très claire, à l'inverse de celui de droite qui semble être en arrière plan, et dont on ne voit que le visage. On peut donc penser qu'à gauche il s'agirait d'une personnalité "principale" et à droite d'une personnalité "secondaire" qui apparaîtrait chez l'artiste de manière elliptique.
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    Schiele est dans la démesure, et ses autoportraits vont plus loin que la simple représentation physique: ils ont pour but de représenter, grâce la déformation, une émotion, un trouble de la personnalité qu'il possède. Ces autoportraits sont d'abord une auto-analyse, et témoignent d'une tendance à l'introspection.
En étudiant des autoportraits d'Egon Schiele, nous avons vu un autre angle d'approche pour la représentation picturale de la folie: chez Schiele la folie est vue de l'intérieur, l'artiste en rend compte directement et elle en est d'autant plus fascinante.
Par ailleurs, ils témoignent, historiquement, d'une plus grande acceptation de la folie dans la société du XX°s, par rapport aux siècles précédents. Certes ils choquaient ses contemporains mais le simple fait qu'ils aient été peints montre une amélioration certaine.












        4. Trois études de figures au pied d'une crucifixion, Francis Bacon (1944)


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    Avec le triptyque Trois études de figures au pied d'une crucifixion, Bacon veut marquer le début de son parcours artistique. Il peignait déjà avant 1944 mais a choisi de détruire la quasi totalité de ses œuvres antérieures. Ses peintures sont denses, expressives et violentes. En particulier, Trois études de figures a choqué lors de ses expositions car en 1944, on préfère oublier les horreurs de la deuxième guerre mondiale, plutôt que de contempler de nouvelles images de violence. Si ce tableau ne représente pas vraiment la folie, il provoque une réaction de choc chez le spectateur, et il exprime une émotion violente, primitive, qui peut être assimilée à de la folie. Notre analyse aura pour but de montrer en quoi ce tableau est extrêmement violent, puis de dire pourquoi il est d'une nature difficilement identifiable, figuratif et abstrait à la fois.

    Le premier élément de violence dans ce tableau, et que l'on remarque immédiatement, est l'omniprésence de la couleur orange, qui écrase et perturbe notre vision des trois "figures" représentées. Cette couleur trouble et choque le spectateur, car elle n'est pas naturelle et ne représente pas un lieu dans lequel la scène se situerait, mais une émotion. Cette incertitude quant à l'espace-temps des trois toiles est également un élément angoissant, mais nous l'approfondirons par la suite. Les trois "figures" sont à la fois humaines et animales: on distingue, par exemple, dans la première, des cheveux, un cou et des omoplates, et cette figure est peut-être féminine mais son corps est déformé à l'extrême: prostrée, elle semble détourner son regard d'une scène horrible. La deuxième figure est encore moins humaine, son corps est une masse informe grise, elle possède cependant une bouche, figée dans un cri, et surmontée d'une sorte de bandage; comme si elle était blessée. Cette idée de blessure est d'autant plus marquante que l'on ignore la nature de l'être représenté. La troisième figure semble se tenir debout, et on voit également une bouche hurlante tournée vers le haut. En effet, Bacon disait vouloir "peindre le cri plutôt que l'horreur".

    Il est difficile de comprendre Trois études de figures au pied d'une crucifixion, ne serait-ce que d'un point de vue graphique. Les lignes qui tracent des formes géométriques en arrière-plan, montrent qu'il existe une notion d'espace dans ce tableau, mais un espace indéfini, et par là même angoissant. Selon Luigi Ficacci, cette peinture nous place "dans un domaine inconnu, aux frontières duquel la logique conventionnelle est obligée de s'arrêter". Et en effet lorsqu'on voit ce tableau, la logique n'a plus sa place dans l'interprétation qu'on en fait. Bacon pensait que la peinture provient d'un besoin vital, instinctif, et ses trois figures sont quasiment bestiales. Autre élément amenant l'incertitude du spectateur; le titre de l'œuvre indique que ces trois figures sont "au pied d'une crucifixion", alors qu'aucune crucifixion n'est représentée. La crucifixion serait donc le drame qui cause la souffrance des "figures", et le triptyque, l'expression brute de la souffrance elle-même.


    Ce tableau exprime donc une forme de folie, comme émotion subite, extrême et incontrôlable. Mais le terme "folie" est sans doute encore trop faible pour le qualifier. La folie, donc la maladie mentale, est utilisée pour parler d'une personne dont la capacité de discernement est obscurcie par un profond trouble psychologique. Mais le fou ne l'est que par rapport à la société auquel il appartient. Dans Trois études de figures, la notion de société et donc de marginalité n'existe pas, il y a certes quelque chose d'humain dans ces trois figures mais c'est une humanité brute et primitive, résumée à un cri.
On peut dire qu'ici la folie est une des notions que l'œuvre amène, mais qu'elle ne cherche pas à représenter. C'est donc, par rapport aux œuvres étudiées précédemment, un nouveau rapport de l'artiste à la folie.





        Nous avons vu dans cette partie sur la folie en peinture, que les œuvres ayant pour thème la folie témoignent de la place du fou dans la société à une époque donnée. La Nef des Fous de Bosch montre que le fou au XVI°s est avant tout un marginal, rejeté par ses contemporains et utilisé en peinture pour critiquer et dénoncer des vices. La perte de confiance en l'Église à cette même époque entraîne l'assimilation des membres du clergé à des fous qui auraient perdu toute foi religieuse. Trois siècles plus tard, La Monomane de l'Envie montre avec une représentation réaliste d'une malade, que la folie n'est plus aussi marginalisée qu'au Moyen-Âge. Cette évolution positive de la perception du fou entre le XVI° et le XIX°s peut sans doute s'expliquer par les idées humanistes du XVII°s et leur pérennité: accorder une place moindre à la religion, régie par des lois et une morale stricte, en faveur d'une foi en l'être humain. Puis, au début du XX°s, Egon Schiele nous montre que la névrose peut être désormais assumée par l'être humain, qu'elle est une part entière de sa personnalité et c'est pourquoi elle se retrouve dans ses autoportraits. Cette évolution peut être expliquée par la naissance de la psychanalyse au siècle précédent. Par la suite, Bacon ne tentera pas de représenter simplement la folie, mais de transmettre au spectateur une émotion puissante, un sentiment d'horreur qui peut être assimilé à de la folie, de par son intensité et sa force expressive.